La semaine du 22 au 28 juin 2026, la France a subi une canicule généralisée avec des températures dépassant les 40°C dans plusieurs régions. Ces températures extrêmes en comparaison aux conditions habituelles d'un mois de juin ont eu un fort impact sur les infrastructures numériques. On peut donc se demander : est-ce que Deuxfleurs a bien tenu le coup ? Pour répondre à cette question, nous souhaitons faire un point sur l'état des infrastructures et des services Deuxfleurs à travers cette canicule.
Comment les infrastructures numériques s’en sortent-elles par ces temps extrêmes ?
Avant d’aborder le cas particulier de Deuxfleurs, intéressons-nous à l’impact d’une semaine de canicule intense sur un datacenter ou sur Internet. Eh bien, sans grande surprise, ça ne se passe pas très bien…
Quand on met en place une infrastructure, que ce soient des routes ou des datacenters, il faut faire un arbitrage entre plusieurs objectifs, et en particulier : la performance, le coût, et la résilience à certaines conditions. Or, faire en sorte qu’une infrastructure fonctionne jusqu’à +45°C demande des choix techniques exigeants, et évidemment cela se traduit par des coûts économiques qui enflent très rapidement ou bien par une performance très dégradée. Vous voyez la direction que ça prend : économiquement parlant, il n’est pas forcément intéressant pour des fournisseurs de services numériques de prendre en compte un cas de +45°C. D’autant plus que la construction d’infrastructure est programmée plusieurs années à l’avance, et ces températures paraissaient hautement improbables à l’époque.
Cependant, ce genre de températures commencent à s’imposer comme très récurrentes aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs des exemples très concrets de datacenters qui ne peuvent plus opérer dans ces conditions. À Rennes, Cogent1 possède et opère un datacenter de “colocation”, c’est à dire que de nombreuses entreprises ou associations y louent de l’espace pour héberger leurs propres serveurs dans de bonnes conditions. Lundi 22 juin à 15h, une des unités de climatisation s’est désactivée, faisant rapidement monter la température ambiante de la pièce à plus de 40°C. Mardi 23 juin, dans l’incapacité de trouver une solution face à cette “situation exceptionnelle”, Cogent a demandé à l’ensemble de ses clients à Rennes d’éteindre leurs serveurs pour faire baisser la température : c’est assez inédit pour un datacenter de colocation, c’est un peu comme si un propriétaire d’appartement demandait à ses locataires d’évacuer. La situation est finalement revenue à la normale mercredi après-midi.
Ce n’est pas un cas isolé : d’autres datacenters, que ce soit des installations professionelles comme Equinix ou des petites salles gérées en interne par des entreprises ou universités, ont rencontré des problèmes de refroidissement similaires. Il semblerait que beaucoup de systèmes de refroidissement peuvent fonctionner jusqu’à une température extérieure de 42°C seulement, et se mettent ensuite en sécurité. Parfois, la seule solution trouvée consiste à éteindre les machines non critiques pendant toute la durée de la canicule.
Un autre type d’impact important concerne les réseaux électriques : on l’a vu dans la presse, plusieurs dizaines de milliers de foyers ont été privés d’électricité, y compris dans de grandes villes comme Paris, et parfois pendant plusieurs jours. Ces coupures ont un impact sur les infrastructures informatiques hébergées localement par des entreprises, administrations ou universités, nécessitant l’usage de groupes électrogènes pendant parfois plusieurs jours pour assurer la continuité des services critiques comme le réseau.
Comment se porte l’infrastructure de Deuxfleurs dans un tel contexte ?
Deuxfleurs n’a évidemment pas trouvé de recette magique : notre matériel consomme aussi de l’électricité. Comme toute infrastructure numérique, elle est aussi potentiellement sujette à des échauffements, ralentissements et déconnexions par temps de canicule.
Cependant, l’infrastructure de Deuxfleurs a été réfléchie et construite en tenant bien compte des potentiels impacts de crises climatiques : l’idée de base est de répartir nos machines sur différentes zones géographiques, sur des territoires suffisamment éloignés les uns des autres pour qu’un problème local n’ait pas d’impact sur l’entièreté de nos machines (grille électrique qui saute, internet coupé, canicule, etc).
Aujourd’hui, nous avons trois zones géographiques redondantes à Lille, Nantes et Massy. De plus, notre infrastructure logicielle permet de résister à la perte complète d’une zone sans impact majeur sur nos services.
En pratique, est-ce que ça a marché ?
Surchauffe
Commençons par regarder si nous avons eu des surchauffes au niveau des machines la semaine passée :
On remarque que la température augmente de quelques degrés pendant la semaine, mais les machines ne surchauffent pas particulièrement comparé à d’habitude. En effet, nos machines consomment très peu, de l’ordre de 15 watts chacune, et n’ont pas besoin de climatisation : contrairement à un datacenter où la chaleur importante dégagée par les serveurs peut conduire à un emballement thermique, nos machines génèrent trop peu de chaleur pour vraiment réchauffer une pièce. D’autre part, nos machines sont hébergées dans des appartements : on imagine que leurs occupants font le plus d’efforts possibles pour y garder une température “vivable”, et cela profite également aux machines. Evidemment, ce n’est pas toujours possible, on sait que de nombreux logements deviennent invivables par temps de canicule. Heureusement, les machines sont un peu plus tolérantes à la température que les humains, et au moins nos machines n’aggravent pas une situation thermique déjà inconfortable pour les humains.
Etat des réseaux de communication
Côté réseau Internet, chaque zone Deuxfleurs est reliée via une fibre optique louée chez différents fournisseurs d’accès Internet grand public, actuellement Rézine et Free. Nous n’avons eu aucun problème à déplorer côté réseau Internet pendant la canicule. A-t-on eu de la chance ou bien les réseaux sont-ils bien résistants aux fortes chaleurs ?
La fibre optique qui connecte chaque zone Deuxfleurs passe d’abord dans la rue. Les câbles de fibre optique sont assez peu sensibles à la chaleur, contrairement aux câbles électriques qui, eux, s’échauffent avec le passage du courant. Ensuite, la fibre optique termine dans un Noeud de Raccordement Optique (NRO) au niveau du quartier, qui n’est rien d’autre qu’un petit datacenter spécialisé dans l’hébergement d’équipements réseaux : comme tous les datacenters, on peut imaginer que ce bâtiment soit sujet à surchauffe ou à coupure d’électricité. Cependant, vu la criticité de ces bâtiments pour les réseaux de communication, on s’attend à ce que les opérateurs fassent des efforts conséquents pour les maintenir opérationnels – on en revient au fameux compromis entre coût, performance et résilience.2
De manière plus générale, les statistiques européennes3 montrent que les réseaux fixes ont beaucoup moins de pannes que les réseaux mobiles, et que la plupart des pannes sont dûes à des défaillances de matériel, des bugs logiciels, ou des erreurs humaines. Et quand les pannes ont bien une origine climatique, c’est le plus souvent les vents violents qui provoquent des coupures.
Approvisionnement électrique
En revanche, l’approvisionnement électrique des logements n’est pas forcément des plus fiables dans ces conditions, et c’est effectivement là où l’infrastructure de Deuxfleurs a été la plus secouée…
Voici le déroulé des coupures observées pendant la semaine :
- Mardi 23 juin 2026 à 23h30 : 10 minutes de coupure électrique complète sur la zone de Nantes (les services restent accessibles grâce aux deux autres zones)
- Vendredi 26 juin 2026 à 9h : 20 minutes de coupure électrique complète sur la zone de Nantes (idem)
- Vendredi 26 juin 2026 à 10h15 : 5 minutes de coupure électrique complète sur la zone de Nantes (idem)
- Vendredi 26 juin 2026 à 13h50 : coupure électrique ponctuelle sur la zone de Massy (idem)
En l’espace de quelques jours, nous avons donc eu plusieurs coupures complètes de certaines zones de production. Pourtant, grâce à la redondance entre nos trois zones, nos services sont restés largement accessibles : les sites web hébergés chez Deuxfleurs sont restés disponibles 99.9% du temps sur la semaine, soit environ 10 minutes de perturbations cumulées. Et cela, malgré que la zone de Nantes ait été indisponible pendant 35 minutes (soit un taux de disponibilité de 99.65% sur la semaine).4
En analysant plus finement, on s’aperçoit qu’on a eu de la chance : la zone de Massy et celle de Nantes sont tombées à seulement quelques heures d’écart ; or, si nous perdons deux zones sur trois, les services ne sont plus en état de fonctionner normalement. Les deux zones étant situées dans des régions bien différentes et éloignées de 350 km, elles ne sont normalement pas censées subir les mêmes phénomènes en simultané, mais une telle canicule nous éloigne fortement des conditions normales.
Conclusion
Que peut-on tirer de cette expérience ? Comme on pourrait s’y attendre, les infrastructures sont fortement impactées par des températures aussi fortes et des conditions météorologiques aussi extrêmes.
Côté Deuxfleurs, on constate l’intérêt de conserver une infrastructure de petite taille qui consomme peu. À la base, c’est un objectif de sobriété, l’idée étant de s’imposer des limites fortes sur nos machines pour remettre en avant la matérialité du numérique. Avec un compromis assumé : il faut choisir quels services pourront fonctionner sur cette infrastructure limitée. Chez Deuxfleurs, on peut héberger ses mails et son site web statique, mais pas de stockage illimité, et pas de Wordpress ni d’IA générative. Mais aujourd’hui, avec cette canicule, on s’aperçoit que la sobriété de notre infrastructure a un autre avantage : celle-ci est bien plus facile à maintenir fonctionnelle en cas de crise ! Par exemple, si il avait fallu héberger des machines très gourmandes en énergie, que ce soit à la maison ou en datacenter, la dissipation de chaleur aurait été problématique cette semaine.
La deuxième expérience, c’est que la réplication géographique de l’infrastructure permet effectivement de pallier les pannes, inévitables, des zones individuelles. Cette réplication a évidemment un coût en ressources matérielles5, mais ça vaut largement le coup : la réplication nous sert régulièrement pour gérer de manière sereine des coupures de fibre optique ou des maintenances. Nous constatons que même une canicule extrême et généralisée sur l’ensemble de la France – voire de l’Europe – n’a pas mis à mal cette stratégie, même si nous avions une marge de manoeuvre réduite et que nous nous sommes rapprochés de la coupure simultanée de deux zones.
Enfin, il faut réfléchir à s’organiser en acceptant que les infrastructures et services numériques puissent tomber en panne. On trouve notamment cette idée dans le livre blanc sur la robustesse d’Infogreen Factory : pour les auteurs, une organisation sociale est robuste si elle est capable de “maintenir ses fonctions essentielles de manière stable et viable face aux défaillances du numérique”. Le livre donne quelques pistes pour y arriver : “hétérogénéité des solutions, redondance des moyens, acceptation d’une lenteur relative, maintien d’alternatives faiblement technologiques”.
Pour finir, nous avons bien conscience que la dépendance de Deuxfleurs à la grille électrique est un sujet à creuser, et nous avions déjà commencé à réfléchir à des pistes de solution. Ce genre d’événement climatique va nous pousser à nous pencher encore plus sérieusement sur la question.
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Cogent est une entreprise américaine qui opère un réseau de communication mondial et qui fournit des services d’infrastructure (hébergement, connectivité réseau) à de nombreuses entreprises partout dans le monde. ↩︎
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D’après le site non-officiel de mesure de qualité du réseau de Free, on voit bien des incidents pendant la semaine de canicule (738 incidents au total du 22 au 28 juin), mais pas énormément plus que la semaine précédente (530 incidents du 15 au 21 juin). ↩︎
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Un rapport de l’ENISA sur les incidents telecom en 2022 cité par une synthèse de l’ARCEP sur la résilience des réseaux ↩︎
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Pour être complet, certains services comme le webmail ou Jitsi ont subi 55 minutes de coupure, à cause d’une précédente erreur de configuration qui a nécessité une correction dans cette situation particulière. Les services qui fonctionnaient à Lille, et notamment le stockage des mails qui n’est pas répliqué pour le moment, n’ont connu aucune perturbation. ↩︎
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Pour équiper trois zones redondantes, il faut acheter et faire fonctionner trois fois plus de machines et de disques de stockage pour le même service rendu. Mais ceci dit, trois fois une infrastructure sobre qui ne représente pas grand chose, ça ne représente toujours pas grand chose. ↩︎